Le dallage de Notre-Dame de Boulogne : un livre d’images à nos pieds

Un décor pensé comme un prolongement de l’architecture
En entrant dans la basilique Notre-Dame de Boulogne, le regard se porte naturellement vers les voûtes, les vitraux et les couleurs qui habillent les murs. Pourtant, un autre décor mérite que l’on s’y attarde : celui du dallage en céramique, réalisé entre 1888 et 1889.
Spécialement conçu pour l’église, il participe pleinement à son harmonie polychrome. Ses médaillons colorés, ses motifs répétés et ses figures symboliques composent un ensemble où rien ne semble laissé au hasard. Le sol devient ainsi un véritable support de lecture : à qui prend le temps de les observer, ses motifs racontent une histoire de foi, de royauté et de protection.
La Vierge Marie au cœur des motifs
Un premier médaillon attire l’attention par ses lettres entrelacées : AM, pour Ave Maria. Surmontées d’une couronne, elles évoquent la royauté de la Vierge et rappellent la place centrale qu’elle occupe dans l’histoire spirituelle de Notre-Dame de Boulogne.
Un autre motif associe quatre dauphins et quatre fleurs de lys. Ces dernières renvoient à la monarchie française, tandis que l’ensemble évoque également la Vierge nautonière de Boulogne-sur-Mer, liée à la tradition du sanctuaire boulonnais. La présence de ces symboles fait dialoguer la dévotion mariale avec l’histoire royale.
Le dallage fait ainsi écho à une identité ancienne : celle d’un sanctuaire placé sous le patronage de Marie, dont le rayonnement religieux s’est développé au fil des siècles.
Quatre édifices, deux invocations à Marie
À la croisée de la nef et du transept, quatre représentations architecturales offrent une autre clé de lecture. Elles correspondent à deux invocations des litanies de la Vierge, ces prières qui énumèrent les titres et les images traditionnellement attribués à Marie.
Deux motifs figurent la Domus Aurea, la « Maison d’or », et deux autres la Turris Davidica, la « Tour de David ».
La Maison d’or évoque la dignité et la splendeur de Marie, tandis que la Tour de David renvoie à une image biblique de force et de majesté. Ces symboles, transposés en architecture miniature, inscrivent le décor dans une tradition ancienne de la louange mariale.
Leur disposition dans l’église invite à regarder le dallage autrement : ce n’est pas une simple succession de carreaux décoratifs, mais un ensemble organisé où les motifs participent à la signification spirituelle du lieu.
Jeanne d’Arc, une mémoire inscrite dans le sol, et des chimères pour garder la maison de Dieu
Le porche réserve une autre surprise : plusieurs médaillons portent le blason associé à Jeanne d’Arc, encadré de branches de lys et surmonté d’une bannière.
Selon la tradition rapportée par les documents consacrés à la basilique, Jeanne d’Arc serait venue s’y recueillir au début du mois de septembre 1429, avant la tentative de reprise de Paris. Cette présence, qui demande à être distinguée d’un fait définitivement établi, donne au motif une résonance particulière.
Le blason introduit dans le décor une figure historique et spirituelle à la fois, associée à la foi, à la monarchie et à l’histoire du royaume de France. Il rappelle combien les lieux de culte peuvent conserver, dans leurs ornements, la mémoire d’événements et de personnages qui dépassent leur seule histoire locale.
Aux abords des motifs centraux, d’étranges créatures veillent sur les passages. Ces chimères, êtres fantastiques mêlant notamment une tête de lion, un corps de chèvre et une queue de dragon, appartiennent à un imaginaire largement présent dans l’art médiéval. 👉 lire l'article sur les chimères
La croisée se dévoile
En novembre 2019, le dallage de la croisée a été redécouvert le temps d'un week-end, lors du changement d'estrade. Il représente la septième Vierge nautonière de l'église. À cet endroit, lieu de passage avant les années 1970, la Vierge apparaît par son symbole, le lys — afin que l'on ne puisse marcher sur son image. Une délicatesse qui rappelle que, dans cette église, même le sol respecte la pudeur du sacré.
Un savoir-faire industriel au service de l’art sacré

Derrière cette composition se trouve la société Perrusson-Desfontaines, installée à Écuisses, en Saône-et-Loire, et qui disposait alors d’un entrepôt à Boulogne, rue de l'église. Le dallage fut accueilli avec enthousiasme par le conseil de fabrique de l’église, qui salua en novembre 1889 la finesse des dessins et l’harmonie des couleurs.
Le projet associait ainsi une commande religieuse ambitieuse au savoir-faire d’une entreprise bourguignonne spécialisée dans la céramique architecturale. Les dessins originaux sont attribués au sculpteur-céramiste Noël Ruffier.
Ce décor témoigne d’une époque où les arts décoratifs, les techniques industrielles et l’architecture religieuse pouvaient s’allier pour créer des ensembles d’une grande cohérence.
Lors de votre prochaine visite de la basilique Notre-Dame de Boulogne, prenez le temps de baisser les yeux : sous vos pas se déploie tout un univers de symboles, discret mais précieux, qui prolonge l’histoire du sanctuaire.












